Archive | avril, 2010
20 Avr

Le séisme haïtien raconté par Dany Laferrière

Tout bouge autour de moi

PAR DANY LAFERRIÈRE (ÉCRIVAIN)

Le grand écrivain haïtien, prix Médicis 2009 pour « l’Enigme du retour », était à Port-au-Prince pour le Festival Etonnants Voyageurs quand la terre a tremblé. Il raconte

1. La minute

Tout cela a duré à peine une minute, mais on avait huit à dix secondes pour prendre une décision. Quitter l’endroit où l’on se trouvait ou rester. Très rares sont ceux qui avaient fait un bon départ. Même les plus vifs ont perdu trois ou quatre précieuses secondes avant de comprendre ce qui se passait. Haïti a l’habitude des coups d’État et des cyclones, mais pas des tremblements de terre. Le cyclone est bien annoncé. Un coup d’État arrive précédé d’un nuage de rumeurs. J’étais dans le restaurant de l’hôtel avec des amis (l’éditeur Rodney Saint-Eloi et le critique Thomas Spear). Thomas Spear a perdu trois secondes parce qu’il voulait terminer sa bière. On ne réagit pas tous de la même manière. De toute façon personne ne peut prévoir où la mort l’attend. On s’est tous les trois retrouvés, à plat ventre, au centre de la cour. Sous les arbres.

2. Le carnet noir

En voyage, je garde sur moi toujours deux choses : mon passeport (dans une pochette accrochée à mon cou) et un calepin noir où je note généralement tout ce qui traverse mon champ de vision ou qui me passe par l’esprit. Pendant que j’étais par terre, je pensais aux films de catastrophe, me demandant si la terre allait s’ouvrir et nous engloutir tous. C’était la terreur de mon enfance.

3. Le silence

Je m’attendais à entendre des cris, des hurlements. Rien. Un silence assourdissant. On dit en Haïti que tant qu’on n’a pas hurlé, il n’y a pas de mort. Quelqu’un a crié que ce n’était pas prudent de rester sous les arbres. On s’est alors réfugié sur le terrain de tennis de l’hôtel. En fait, c’était faux, car pas une fleur n’a bougé malgré les 43 secousses sismiques. J’entends encore ce silence.

laferriere.jpg

(c)Baltel/Sipa
Né à Port-au-Prince en 1953, Dany Laferrière vit à Montréal. Il est notamment l’auteur de «Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer», «Je suis un écrivain japonais» et «Vers le Sud», qui a été adapté au cinéma par Laurent Cantet. Il a reçu le prix Médicis 2009 pour «l’Enigme du retour» (Grasset).

4. Les projectiles

Même à 7.3 sur l’échelle de Richter, ce n’est pas si terrible. On peut encore courir. C’est le béton qui a tué. Les gens ont fait une orgie de béton ces 50 dernières années. De petites forteresses. Les maisons en bois et en tôle, plus souples ont résisté. Dans les chambres d’hôtel souvent exigües, l’ennemi, c’était le téléviseur. On se met toujours en face de lui. Il a foncé droit sur nous. Beaucoup de gens l’ont reçu à la tête.

5. La nuit

La plupart des gens de Port-au-Prince ont dormi cette nuit-là à la belle étoile. Je crois que c’est la première fois que c’est arrivé. Le dernier tremblement de terre d’une telle ampleur remonte à près de 200 ans. Les nuits précédentes étaient assez froides. Celle-là, chaude et étoilée. Comme on était couché par terre, on a pu sentir chaque tressaillement du sol au plus profond de soi. On faisait corps avec la terre. Je pissais dans les bois quand mes jambes se sont mises à trembler. J’ai eu l’impression que c’était la terre qui tremblait.

6. Le temps

Je ne savais pas que soixante secondes pouvaient durer aussi longtemps. Et qu’une nuit pouvait n’avoir plus de fin. Plus de radio, les antennes étant cassées. Plus de télé. Plus d’Internet. Plus de téléphone portable. Le temps n’est plus un objet qui sert à communiquer. On avait l’impression que le vrai temps s’était glissé dans les soixante secondes qu’ont duré les premières violentes secousses.

7. La prière

Subitement un homme s’est mis debout et a voulu nous rappeler que ce tremblement de terre était la conséquence de notre conduite inqualifiable. Sa voix enflait dans la nuit. On l’a fait taire car il réveillait les enfants qui venaient juste de s’endormir. Une dame lui a demandé de prier dans son cœur. Il est parti après s’être défendu longuement. Son argument c’est qu’on ne peut demander pardon à Dieu à voix basse. Des jeunes filles ont entamé un chant religieux si doux que certains adultes se sont endormis. Deux heures plus tard, on a entendu une clameur. Des centaines de personnes priaient et chantaient dans les rues. C’était pour eux la fin du monde que Jéhovah annonçait. Une petite fille, près de moi, a voulu savoir s’il y avait classe demain. Un vent d’enfance a soufflé sur nous tous.

Les écrivains haïtiens face au chaos

Ma place parmi les vivants, par Syto Cavé

– James Noël: «Nous ne sommes pas à notre première fin du monde en Haïti»

Port-au-Prince ou l’odeur de la mort, par Louis-Philippe Dalembert

« Depuis mardi nous comptons nos morts », par Evelyne Trouillot

« Il faut que l’aide atteigne les victimes », par Kettly Mars

8. L’horreur

Une dame qui habite dans un appartement dans la cour de l’hôtel a passé la nuit à parler à sa famille encore piégée sous une tonne de béton. Assez vite, le père n’a plus répondu. Ensuite l’un des trois enfants. Plus tard, un autre. Elle n’arrêtait pas de les supplier de tenir encore un peu. Plus de douze heures après, on a pu sortir le bébé qui n’avait pas cessé de pleurer. Une fois dehors, il s’est mis à sourire comme si rien ne s’était passé.

9. Les animaux

Les chiens et les coqs nous ont accompagnés durant toute la nuit. Le coq de Port-au-Prince chante n’importe quand. Ce que je déteste généralement. Cette nuit-là j’attendais sa gueulante.

10. La révolution

Le palais national cassé. Le bureau des taxes et contributions détruit. Le palais de justice détruit. Les magasins par terre. Le système de communication détruit. La cathédrale détruite. Les prisonniers dehors. Pendant une nuit ce fut la révolution.

Publicités
20 Avr

Un professeur dirigera la réforme constitutionnelle du Niger

Imprimer

Des femmes dans une maison de Niamey préparent un festin à l’occasion de la journée du mouton. (Photo: Stéphanie Bachand)

Des femmes dans une maison de Niamey préparent un festin à l’occasion de la journée du mouton. (Photo: Stéphanie Bachand)

Mamoudou Gazibo, professeur au Département de science politique de l’Université de Montréal depuis 10 ans, s’est envolé pour le Niger, son pays natal, il y a quelques jours afin de présider le comité qui rédigera la nouvelle constitution du pays.

«C’est exaltant, résumait-il la semaine dernière. Tout juriste ou politologue rêve de cela, car une constitution, c’est le document fondateur et historique par excellence d’une nation.»

M. Gazibo, qui est un expert des institutions politiques et de la démocratisation de l’Afrique, a toujours suivi de très près ce qui se passait au Niger. Mais, depuis un an, son intérêt s’est mué en engagement: pas question pour lui de rester silencieux devant l’attaque frontale que subissait la fragile démocratie de son pays. Les évènements? À l’été 2009, le président, démocratiquement élu deux fois, annonce son intention de modifier la Constitution pour prolonger son second mandat de trois ans et ensuite se porter candidat une troisième fois.

Mamoudou Gazibo

Mamoudou Gazibo

«Mon départ pour le Niger est l’aboutissement d’un engagement que je partage depuis un an avec mes collègues du Département de science politique, qui m’ont énormément soutenu», signale-t-il. Ce n’est pas tous les jours en effet qu’un politologue a la chance d’exercer une influence aussi directe sur la vie politique d’un État.

Au cours des derniers mois, M. Gazibo a publié plusieurs textes dans des journaux et sur des sites Internet pour dénoncer l’abus de pouvoir de l’ex-président et démontrer à quel point la concrétisation de ses intentions ferait reculer le pays. Les propos de M. Gazibo ont nourri les protestations des partis politiques et de syndicats vivement opposés aux changements pressentis. Ces protestations ont d’ailleurs conduit les militaires à prendre temporairement le pouvoir en nommant un gouvernement de transition et divers comités et conseils provisoires, dont celui chargé de rédiger une nouvelle constitution.

M. Gazibo préside le groupe de 19 experts qui dispose de deux mois pour libeller les textes (ces experts ne sont pas des politiciens, précise-t-il).

Malgré ce délai très court, le professeur souhaite consulter la population. Il rêve d’une constitution dans laquelle se reconnaitraient les citoyens du Niger. Le groupe ne part pas de zéro puisqu’une constitution existait depuis 1999 (celle que l’ancien président a abolie dans l’espoir de demeurer au pouvoir), mais il s’agit d’en rédiger une qui soit plus solide, plus proche de la culture et des valeurs de la société nigérienne tout en étant orientée vers l’avenir.

«Nous avons l’habitude de voir en Afrique des constitutions parfois totalement importées et rédigées dans des mots hermétiques qui ne font pas sens et ne sont pas compris par la population», indique Mamoudou Gazibo.

M. Gazibo veut notamment accorder une attention particulière au langage utilisé afin que les Nigériens puissent s’y retrouver. «Il faut “sortir des sentiers battus et des carcans juridiques convenus”.»

Le Niger fait le pont entre l’Afrique noire et l’Afrique du Nord.

Le Niger fait le pont entre l’Afrique noire et l’Afrique du Nord.

Sans nécessairement tout rejeter des documents existants, et tout en soulignant le besoin d’innover, le professeur ne voit pas pourquoi, lorsque cela est en phase avec les valeurs démocratiques, certains aspects du droit coutumier tel qu’il se pratique dans les villages du Niger ne trouveraient pas leur place dans la nouvelle constitution, qui serait d’autant plus légitime.

Territoire désertique et pont entre l’Afrique du Nord et l’Afrique noire, le Niger a obtenu son indépendance en 1960 comme tant d’autres pays. Jusqu’en 1990, presque tous les pays africains nouvellement indépendants ont succombé aux régimes militaires, aux dictatures ou au parti unique. Le Niger n’a pas fait exception, puisqu’il a été sous le joug d’un parti unique jusqu’en 1974. Cette année-là, un coup d’État a porté le lieutenant-colonel Seyni Kountché au pouvoir, qu’il a gardé jusqu’à sa mort, en 1987. Son chef d’état-major, Ali Saïbou, lui a succédé. Ce dernier a entrepris de libéraliser les lois et la vie politique, mais la société civile l’a forcé à aller plus loin en rétablissant le multipartisme, ce qu’il a accepté à la fin de 1990. C’est ainsi qu’en 1993 Mahamane Ousmane est élu démocratiquement, mais les turbulences ne sont pas terminées pour autant. En 1995, des élections législatives obligent le gouvernement à cohabiter avec l’opposition, mais bien vite tout est paralysé. En 1996, le colonel Ibrahim Baré Maïnassara renverse le président et annonce que des élections auront lieu six mois plus tard. Mais il ne tient pas parole et les élections qui le portent au pouvoir auront été truquées.

En avril 1999, Ibrahim Baré Maïnassara est tué dans un putsch. Le major Daouda Malam Wanké prend la tête du pays et promet à son tour des élections rapidement. Celles-ci se tiennent à la fin de 1999 et donnent la victoire à Mamadou Tandja. Ce dernier est réélu en 2004 pour un second et dernier mandat. En aout 2009, Mamadou Tandja, à qui la Constitution ne permettait pas de demander un nouveau mandat, s’accroche. Il tient un référendum pour modifier la Constitution afin de rester au pouvoir. Les protestations sont vives et conduisent au coup d’État du 18 février.

«Un coup d’État est toujours un échec pour les partisans de la démocratie», dit le professeur de science politique. Néanmoins, l’ancien président n’a pas laissé d’autres issues puisqu’il a supprimé tous les contrepouvoirs, entre autres par la dissolution du Parlement et de la Cour constitutionnelle et l’emprisonnement des opposants qui n’ont pas pu s’exiler.

«Pour ce genre de dirigeants, écrit M. Gazibo sur le site nigerdiaspora.net en juin 2009, l’État est un patrimoine privé qu’ils ne conçoivent céder à personne d’autre.»

Ce patrimoine privé, ce sont les richesses du pays que les dirigeants s’approprient pendant que la population n’a pas assez à mange

20 Avr

Entretien exclusif

Réinventer Haïti, par René Depestre

PAR RENÉ DEPESTRE (ÉCRIVAIN)

C’est dans la tragédie même du séisme que le poète haïtien veut croire, grâce à la mobilisation mondiale, à une renaissance de son pays

Le 12 janvier, la nouvelle du séisme m’a consterné : Haïti n’est absolument pas équipé pour résister tant soit peu à un fort cyclone, à un volcan ou à un tremblement de terre de magnitude 7,3 sur l’échelle de Richter. La violence tellurique de la géographie a rejoint la terreur familière de son aventure historique. De la plantation coloniale à ce temps du XXIe siècle, Haïti n’aura connu que des tribulations collectives et individuelles. Toutefois, une intuition confie à mes tripes que l’actuelle terreur, d’origine sismique, va être la dernière de notre tragédie sans fin. Un espoir jamais vu pointe à tous les horizons. Dans la plupart des pays, l’opinion publique alimente chaudement les premières manifestations d’une civilité démocratique mondiale. Alors que l’entreprise humanitaire avoue ses limites (dues à l’influence encore décisive des grands Etats-nations), une société civile internationale, avec l’aide qu’elle fait affluer vers les côtes désolées d’Haïti, avance le droit de prendre le relais de l’humanitarisme du siècle dernier. La solidarité qui est tous azimuts manifestée sur la planète révèle même une sorte de tendresse du monde aux côtés des sinistrés d’Haïti. On entrevoit clairement une vérité qui n’a jamais été affirmée jusqu’ici à une telle hauteur ; il n’y a pas de malédiction sur Port-au-Prince, Jacmel, Leogane, Petit-Goâve et les autres localités dévastées. On est en Haïti, devant une histoire de la civilisation humaine sui generis ; pourquoi pas un événement historique, ontologique, politique ? L’occasion unique d’un petit Etat, issu des iniquités de l’esclavage, et qui aurait regimbé devant le modèle national que l’Europe postnapoléonienne du Congrès de Vienne (1815) posa sous ses yeux dans un « ordre mondial » à prendre ou à laisser…

depestre.jpg

ASLAN/SIPA
Né en 1926 à Jacmel en Haïti, René Depestre est poète et écrivain. Il a publié de nombreux livres dont « Hadriana dans tous mes rêves » (prix Renaudot 1988).

Haïti aurait-il alors préféré le surplace existentiel, dans la tragédie permanente, plutôt que la longue marche qu’exige la mise sur pied de l’Etat-nation ? A Vienne, en 1815, aucune monarchie « blanche » ne voulait entendre parler de révolution haïtienne, de négritude-debout, moins encore de première république noire des temps modernes. Un cordon sanitaire « racial » devait entourer ces concepts d’un droit jugé irrecevable. Ainsi l’idéologie fondée sur l’épiderme, invention carnavalesque de l’imaginaire colonial, allait-elle prendre un poids excessif, voire pathologique, dans la stratégie politique des premiers dirigeants d’Haïti. Donnant aveuglément dans le panneau mythique de la « race », ils négligèrent les concepts fondateurs de droit, nation, civisme, souveraineté populaire, autonomie de l’individu-citoyen (tout l’héritage de 1789 et des Lumières) pour consacrer leur énergie « à la défense et à la réhabilitation de la race noire ». Cette « négritude du droit » ne pouvait être un moteur de développement et de démocratie. Dans cette optique de rachat et de rédemption, plutôt que de formation, à marche forcée, d’une société civile à l’haïtienne, le président haïtien Boyer, en 1825, accepta l’offre du roi Charles X d’indemniser les anciens colons et propriétaires d’esclaves. Dès lors, pour « régler la dette de l’indépendance », Haïti tombait sous le protectorat, la dépendance, la tutelle des places financières et boursières de l’Occident chrétien.

Le séisme dévastateur du 12 janvier vient brutalement rappeler à la faible société civile haïtienne encore debout qu’elle a désormais besoin, toutes affaires cessantes, d’adopter une vision intégrée pour la prise en charge de toute la tendresse du monde rassemblée à ses côtés. Les Haïtiens n’ont pas à attendre les bras croisés que les ONG, les Nations unies, le G20, le FMI pensent et agissent à leur place. Dans le choix qui s’impose d’un nouveau statut constitutionnel, juridique, il y a lieu d’examiner les scénarios suivants de sortie de crise et de catastrophe.

Pouvant compter sur une sorte de « coalition des humanités » autour de ses malheurs, Haïti peut passer en revue diverses options.

1) Une Fédération avec la République dominicaine se révèle impossible, tant le contentieux entre les deux voisins de l’île est encore lourd à éponger.

2) De même est utopique une Fédération avec les anciennes colonies anglophones de la Caraïbe (Jamaïque, Barbade, Trinité-et-Tobago).

3) La même impossibilité joue quant à l’intégration aux DOM-TOM des Antilles de langue française (Martinique, Guadeloupe, Guyane).

4) Un énième Etat américain sur le modèle de Porto Rico ? Outre l’hostilité des deux partis américains, Haïti, contre vents et marées, reste attaché à « l’Indépendance nationale » du 1er janvier 1804.

Aujourd’hui, Haïti peut faire l’objet d’une expérience pilote, un laboratoire, que la nouvelle donne de la Maison-Blanche peut permettre au président Barack Obama d’alimenter en civisme international, comme c’est le cas des ONG et des sociétés civiles de la planète.

R. D.

Source : « Le Nouvel Observateur » du 18 février 201

20 Avr

poète haïtien nous écrit

«Mon Pays a un caillot de sang dans la gorge», par Anthony Phelps

PAR ANTHONY PHELPS (ÉCRIVAIN)

« Qui va donc me redessiner mon pays ? », se demande ici le poète et romancier Anthony Phelps qui, après Dany Laferrière, Louis-Philippe Dalembert, Kettly Mars et de nombreux autres écrivains haïtiens, a fait parvenir ce texte à BibliObs.com

Nous n’irons plus jouer à la marelle et lancer nos pions par-dessus le ciel de terre. Nous n’irons pas pêcher la lune au Quai Christophe Colomb.

Anthony-Phelps_Simone_Lissade-Metellus.jpg

(c)Simone Lissade-Métellus
Né en 1928 à Port-au-Prince, Haïti, Anthony Phelps est poète et romancier. Contraint à l’exil après avoir été emprisonné par François Duvalier, il s’est établi à Montréal en 1964. Traduite dans le monde entier et étudiée dans de nombreuses universités américaines, son oeuvre se compose d’une vingtaine de titres, dont «Mon Pays que voici» (1965) et «Mémoire en colin-maillard» (1976).

Lorsque que j’ai appris qu’un tremblement de terre avait détruit ma ville natale, plusieurs passages de mon recueil : Mon Pays que voici, me sont revenus à la mémoire. Je ne me doutais pas, en 1965, qu’en écrivant cette marche poétique à l’intérieur de l’Histoire d’Haïti, je décrivais le drame qui frappe aujourd’hui mon Pays.

J’ignore encore si la maison familiale est restée debout, mais mes sœurs, neveux et nièce ont été épargnés. Certains amis manquent à l’appel. Plusieurs sont saufs. Mon appartement, dans mon ancienne station de radio Radio Cacique, a tenu le coup et abrite toujours mon lieu de mémoire.

Nous n’irons pas poser nos nasses dans le lit de la voie lactée pour piéger des étoiles doubles. Nous n’irons pas, le temps n’est plus au jeu nous avons dépassé le chant des marionnettes. Nous avons dépassé le chant de l’enfant-do. Et l’enfant ne dormira pas. Il fait un temps de veille. Mon Pays a un caillot de sang dans la gorge.

L’église de mon enfance a été détruite, le Sacré-Cœur. Mon collège a disparu, l’Institution Saint Louis de Gonzague. Qu’est devenu le Centre d’Art et ses collections ? Les lycées, universités et autres écoles n’existent plus. Tant de voix se sont tues à jamais ! Tant de victimes d’une aveugle colère de cette terre qui nous a portés !…

Entre la liane des racines tout un peuple affligé de silence se déplace dans l’argileux mutisme des abîmes et s’inscrivant dans les rétines le mouvement ouateux a remplacé le verbe. La vie partout est veilleuse.

En nous nos veines au sang tourné sur nous, le cataplasme de la peur et sa tiédeur gluante et notre peau fanée, doublée de crainte, comme un habit trop ample baille sur des vestiges d’hommes. La vie partout est en veilleuse. Ô mon pays si triste est la saison qu’il est venu le temps de se parler par signe.

Qui donc va me redessiner mon Pays ?

Nous n’avons plus de bouche pour parler nous portons les malheurs du monde et les oiseaux ont fui notre odeur de cadavre. Le jour n’a plus sa transparence et ressemble à la nuit. O mon Pays si triste est la saison qu’il est venu le temps de se parler par signe.

Merci à celles et ceux dont les gestes viennent soulager notre détresse et nous aident à nous relever.

Étranger qui marches dans ma ville, souviens-toi que la terre que tu foules

est terre du Poète et la plus noble et la plus belle, puisqu’avant tout c’est ma terre natale.

À la table de concertation pour la reconstruction du pays, en plus de la voix des gros bailleurs de fonds, qu’on entende celle de Cuba, celle de la République dominicaine pour une réconciliation dans la dignité. Celles des créateurs. Que les citoyennes et citoyens des beaux quartiers et des quartiers défavorisés soient consultés. Plus jamais de bidonville.

***

Anthony-Phelps_Mon-pays-que-voici.jpg

Résumé de l’éditeur: « Mon pays que voici » d’Anthony Phelps est une des oeuvres les plus connues de la littérature haïtienne. Ce long texte, divisé en quatre parties, est une marche poétique à l’intérieur de l’histoire d’Haïti. Mon pays que voici est un poème-témoignage qui a résisté au temps et qui, curieusement, continue à dire avec force la réalité d’un pays aux prises avec l’exploitation et l’aliénation. L’ouvrage rappelle l’utilité publique de la poésie (éd. Mémoire d’encrier, Montréal).

Mais, qui dirigera un tel projet ? Déjà le grand voisin s’est clairement manifesté. Il a dépêché dix mille soldats du corps le plus aguerri, le plus brutal de l’armée états-unienne : lesmarines. Dix millemarines pour lutter contre les tremblements de terre ? Ou pour agrandir les bases qu’ils viennent d’installer en Colombie ? Presque cent ans après l’invasion d’Haïti par les marines, assistons-nous à une nouvelle forme d’interventionnisme au nom de l’aide humanitaire ?

Je me demande ô mon pays quelle main a tracé sur le registre des nations une petite étoile à côté de ton nom.

Yankee de mon cœur qui entres chez moi en pays conquis, Yankee de mon cœur qui viens dans ma caille parler en anglais qui changes le nom de mes vieilles rues, Yankee de mon cœur, j’attends dans ma nuit que le vent change d’aire.

Une fois de plus nous avons rendez-vous avec l’Histoire. Ne ratons pas cette opportunité de construire, sur cet immense malheur, une société plus juste où chacun aura sa place.

Réinventons un pays, pour que ce petit garçon et cette petite fille, qu’on a sortis des décombres, aient une ville où il fera bon vivre.

Après les pleurs et les douleurs, on entendra monter le chant qui séchera toutes tes larmes, ô mon beau Pays sans écho. On entendra monter le chant des enfants qui auront seize ans, à la prochaine pleine lune. Même si je dors sous la terre, leur chanson saura me rejoindre et je dirai dans un poème que j’écrirai avec mes os : Mon beau Pays ? Pas mort ! Pas mort !

A. Phelps, 2010

Pour en savoir plus sur Anthony Phelps

Les écrivains haïtiens face au chaos (dossier)

Séisme en Haïti : l’édition spéciale de nouvelobs.com

Revenir à la Une de BibliObs.com



index du site, recherche
Océan Atlantique
Antilles / Caraïbes
la Méditerranée
Océan Indien
Océan Pacifique
Littérature - index Anthony Phelps
« île en île » - page d'accueil

Anthony Phelps
Montréal, photo © 2000 Hélène Maïa

Anthony Phelps, poète, romancier et diseur, est né à Port-au-Prince, Haïti, le 25 août 1928. Après des études de chimie et de céramique aux États-Unis et au Canada, il se consacre surtout à la littérature.

En 1961 il fonde – avec les poètes Davertige, Serge Legagneur, Roland Morisseau, René Philoctète et Auguste Thénor – le groupe Haïti Littéraire et la revue Semences. Il met sur pied et anime la troupe de comédiens, Prisme, et réalise des émissions hebdomadaires de poésie et de théâtre à Radio Cacique, dont il est cofondateur.

Il publie trois recueils de poèmes, et collabore à divers journaux et revues.

Après un séjour dans les prisons du docteur-dictateur-à-vie, Anthony Phelps est contraint de s’exiler.

Établi à Montréal en mai 1964, il y fait du théâtre – scène, radio et télé – puis du journalisme. Il participe à la narration de plusieurs films.

Il réalise et produit une dizaine de disques de poésie de poètes haïtiens et québécois.

Plusieurs fois boursier du Conseil des Arts du Canada (bourse de création libre), il a obtenu, deux fois, le Prix de Poésie Casa de las Américas, Cuba.

Le 2 février 2001, Anthony Phelps reçoit du Ministère des Relations avec les citoyens et de l’Immigration (du gouvernement du Québec) une plaque en hommage, à l’occasion du forum « Encre noire, littérature et communautés noires ».

Son œuvre, soit une vingtaine de titres, est traduite en espagnol, anglais, russe, ukrainien, allemand, italien, japonais et certains de ses livres figurent au programme des études françaises de plusieurs universités des États-Unis dont : Princeton, Saint Michael’s College (Vermont) et Iowa State University.

En 1985, après vingt ans de service à la Salle des nouvelles TV de Radio Canada, il prends une retraite anticipée pour se consacrer entièrement à l’écriture.

Oeuvres principales:

Poésie:

  • Été. Couverture et illustrations de Grace Phelps en collaboration avec l’auteur. Port-au-Prince: Impr. N. A. Théodore (Collection « Samba »), 1960.
  • Présence; poème. Illustrations de Luckner Lazard. Port-au-Prince: Haïti-Littéraire,1961.
  • Éclats de silence. Port-au-Prince: Art Graphique Presse (Collection Haïti-Littéraire), 1962.
  • Points cardinaux. Montréal: Holt, Rinehart et Winston, 1966.
  • Mon pays que voici. Suivi de: les Dits du fou-aux-cailloux. Honfleur: P.J. Oswald, 1968. Mon pays que voici (nouvelle édition : introduction de l’auteur, album photos et annexe). Montréal: Mémoire d’encrier, 2007.
  • Motifs pour le temps saisonnier. Paris: P. J. Oswald, 1976.
  • La Bélière caraïbe. La Habana, Cuba: Casa de las Américas, 1980; Montréal: Nouvelle Optique, 1980.
  • Même le soleil est nu. Montréal: Nouvelle Optique, 1983.
  • Orchidée nègre. Montréal: Triptyque, 1987.
  • Les doubles quatrains mauves. Port-au-Prince: Éditions Mémoire, 1995.
  • Immobile Voyageuse de Picas et autres silences. Montréal: CIDIHCA, 2000.
  • Femme Amérique. Trois-Rivières / Marseille: Écrits des Forges / Autres Temps, 2004.
  • Une phrase lente de violoncelle. Montréal: Éditions du Noroît, 2005.

Romans:

  • Moins l’infini, roman haïtien. Paris: Les Éditeurs Français Réunis, 1973; Montréal: CIDIHCA, 2001.
  • Mémoire en colin-maillard. Montréal: Éditions Nouvelle Optique, 1976; Montréal: CIDIHCA, 2001.
  • Haïti ! Haïti ! (avec Gary Klang). Montréal: Libre Expression, 1985.
  • La Contrainte de l’inachevé. Montréal: Leméac: 2006 ; La Roque d’Anthéron (France): Vents d’Ailleurs (à paraître).

Théâtre:

  • Le conditionnel. Montréal: Holt, Reinhart et Winston, 1968.
  • Une quinzaine de pièces radiophoniques. Radio Cacique, Haïti, 1961-64.

Contes pour enfants:

  • Et moi, je suis une île. (« Moly, le petit poisson rouge »; « La poupée à la chevelure de soleil »; « Et moi, je suis une île »; « La roue vagabonde. ») Montréal: Leméac (Collection Francophonie vivante), 1973.

Autres publications:

  • Paul Laraque, vingt ans sous les drapeaux entre Marx et Breton. (Entretiens) Montréal: Productions Caliban, 2004.
  • Image et verbe. (Trente collages de Irène Chiasson, accompagnés de poèmes de François Piazza, Anthony Phelps, Yves Leclerc, Raymond Charland. Préface de Robert Klein.). Longueil: Image et verbe éditions, 1966.
  • D’une lettre à l’autre. Abécédaire. Poèmes et illustrations de 28 poètes et 28 peintres. Trois-Rivières: Presse Papier et Écrits des Forges, 2005.
  • Joutes internationales Pixel. Coffret de poèmes et dessins réalisés par 10 poètes et 10 peintres lors du Festival international de poésie de Trois Rivières 2003. Trois Rivières: Presse Papier, 2005.

Discographie:

Poésie d’Anthony Phelps enregistrée par d’autres personnes:

  • « Mon oxygène rêveur », « Je t’ai emprisonnée » et « À l’impromptu du couchant », poèmes d’Anthony Phelps dits par Pierre Brisson sur son disque À voix basse(volume 1). Port-au-Prince: Productions Batofou, 2004.

Réalisation et interprétation par Anthony Phelps, sous les étiquettes Les Disques Coumbite et Les Productions Caliban:

  • Mon Pays que voici, poème d’Anthony Phelps dit par l’auteur. Montréal, 1966; disque CD 2000, 2005.
  • Les araignées du soir, poème d’Anthony Phelps dit par l’auteur. Montréal, 1967.
  • Terre-Québec. Poèmes de Paul Chamberland. Montréal, 1968.
  • Pierrot le Noir. Poèmes de Jean-Richard Laforest, Émile Ollivier, Anthony Phelps. Avec des chansons de transition de Toto Bissainthe. Montréal, 1968; disque CD 2005.
  • Motifs pour le temps saisonnier. Textes d’Anthony Phelps. Montréal, 1975.
  • Raymond Chassagne dit par Anthony Phelps. Musique de transition: Claude Dauphin. Montréal, 1975.
  • Anthony Phelps. Poésie/Poesia. Palabra de esta América. La Havane: Casa de las Américas, 1979.
  • Poètes d’Haïti. Raymond Chassagne & René Philoctète. Montréal, 1982.
  • Quatre Poètes d’Haïti: Davertige, Legagneur, Morisseau, Phelps. Montréal, 1982.
  • Orchidée nègre. Textes d’Anthony Phelps. (Cassette) Montréal, 1992.
  • Paroles vives. Textes de Georges Castera. (Cassette) Montréal, 1993.
  • Les beaux poèmes d’amour d’Haïti-littéraire dits par Anthony Phelps (Davertige, Legagneur, Morisseau, Philoctète, Phelps). CD. Pétion-Ville, Haïti, 1997.
  • La poésie contemporaine d’Haïti. Trente-quatre poètes. CD. Pétion-Ville, Haïti, 1998.
  • Incantatoire, poèmes de Raymond Chassagne dits par Anthony Phelps et Boris Chassagne. Musique d’Oswald Durand. Montréal, 2003.

Films et vidéos:

  • Aube noire. film, 20 min. Montréal: InformAction, 1980.
  • Planète créole. Vidéo, 30 minutes. (Série 1366 N° 004) Montréal: Radio Québec, 1980.
  • Planète créole. Vidéo, 30 minutes. (Série 1366. N° 006) Montréal: Radio Québec, 1980.
  • Et négriers d’eux-mêmes. Film, 57 minutes. Montréal: Productions Pierre Nadeau, 1981.
  • Mercenaires en quête d’auteurs. Film. 87 minutes. Montréal: Productions InformAction, 1981.
  • Zone de turbulence. Film, 80 minutes. Montréal: Productions InformAction, 1985.
  • Spécial Anthony Phelps. Vidéo, 60 minutes. Télé nationale d’Haïti. Septembre 1986.
  • Les îles ont une âme. Film, 29 minutes Montréal: Productions InformAction, 1988.
  • L’homme qui plantait des arbres. Film d’animation de Frédéric Bach. 29 minutes. Productions ONF/Radio Canada. Version créole: Montréal: InformAction, 1990.

Collaboration à divers journaux et revues:

  • En Haïti : La Phalange; Le Nouvelliste; Conjonction; Semences; Rond-Point; Chemin critique; Rencontres.
  • En Belgique : Marginales.
  • À Cuba : Revista Casa.
  • Au Mexique : Revista Plural.
  • Au Québec : Carnet Viatorien; Liaison; Lettres et Écritures; Nouvelle Optique; Estuaires (117 [février 2003]: 58-59 Femme-papyrus (extrait d’Une phrase lente de violoncelle); Les Écrits (110 [avril 2004]: 7-11, « Quand l’écriture devient fumée »).
  • Aux USA : Osiris (Greenfield Massachusetts, 58 [June 2004]: 12-13, extrait de Femme-papyrus); Bomb; Callaloo.
  • À Trinidad-Tobago : The New Voice.

Participation à des Congrès et rencontres:

  • Festival Pouchkine : Moscou et Leningrad (Union Soviétique), juin 1971.
  • Hommage à Léon Felipe, poète espagnol décédé au Mexique. Mexico, 1974.
  • Festival des arts et des cultures nègres. Lagos, Nigéria, janvier 1977.
  • Membre du Jury du Prix de Poésie de Casa de las Américas, Cuba, 1979.
  • Conference of Caribbean Writers, Toronto, Canada, 1982.
  • Festival franco-anglais de poésie. Paris, France, avril 1982.
  • Congrès des écrivains francophones hors de France. Padoue, Italie, 1983.
  • Festival of Caribbean Writers, New York, USA, 1985.
  • Encuentro de los poétas del mundo latino. Zacatecas, Mexique, 1988.
  • Semaine de la culture haïtienne. Santo Domingo, République Dominicaine, juin 1989.
  • Forum libre, Festival des arts de la Guadeloupe, Pointe-à-Pitre, juillet 1989.
  • Semaine d’hommage à Toto Bissainthe. Fort de France, Martinique, mars 1994.
  • Conférence de l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI) Quito, Équateur,1995.
  • Semaine culturelle haïtienne, à Santiago, lors de la visite du Premier ministre Rosny Smarth au Chili, mai 1997.
  • « Haiti attraverso la sua letteratura », Colloque organisé par Istituto Italo-Latinoamericano à Rome (Italie), 4-7 mai 1998.
  • « D’autres rêves : Les écritures migrantes au Québec ». Séminaire à Venise organisé par le Centro Interuniversitario di studi quebecchesi, 14-16 octobre 1999.
  • « Écriture = Rencontrer ». Rencontre entre quatre écrivains anglophones et francophones: Driss Chraibi du Maroc, Anthony Phelps d’Haïti, Vikram Chandra de l’Inde et Peter Carey d’Australie. Université de Bologne. 26-28 mai 2000.
  • L’avenir des civilisations : métissage ou purification. Congrès international, Université Hitotsubashi, Tokyo 26-28 avril 2002.
  • Festival International de Poésie de Trois-Rivières du 3 au 12 octobre 2003.
  • Un après-midi de poésie et de peinture avec Anthony Phelps. Mehu Gallery, New York, 23 octobre 2005.

Sur Anthony Phelps:

  • Costantini, Alessandro. « Fantasmes de la violence et traumatismes de l’identité dans Mémoire en colin-maillard d’Anthony Phelps ». La deriva delle francofonie 6.2 (Les Antilles, 1992): 129-156 (en trad. italienne : « Fantasmi della violenza e traumi dell’identità in Mémoire en colin-maillard ». Alessandro Costantini, Fantasmi narrativi e sovversione linguistica nel romanzo haitiano moderno e contemporaneo. Milano: Cisalpino–Ist. Ed. Universitario, 2002: 143-161.
  • Costantini, Alessandro. « Être/Paraître : le problème de la narration aliénée dans les romans d’Anthony Phelps ». Caribana 4 (1994-95): 53-73 (en trad. italienne : « Essere/apparire : il problema della narrazione alienata nei romanzi di Anthony Phelps ». Alessandro Costantini, Fantasmi narrativi e sovversione linguistica nel romanzo haitiano moderno e contemporaneo. Milano: Cisalpino–Ist. Ed. Universitario, 2002: 163-188.
  • Costantini, Alessandro. « Anthony Phelps: un poeta, un uomo senza prefissi ». Scrivere = Incontrare (Migrazione, multiculturalità, scrittura), par Matteo Baraldi e Maria Chiara Gnocchi. Macerata: Quodlibet, 2001: 19-30.
  • Dominique, Max. L’arme de la critique littéraire: littérature et idéologie en Haïti. Montréal: Éditions du CIDIHCA, 1988.
  • Emina, Antonella. « Anthony Phelps ou les rivages de la spiritualité ». I colori dello spirito (Antille 3). Anna Paola Mossetto (sous la direction de). Bologna: CLUEB, 2001: 15-25.
  • Jonassaint, Jean. Le Pouvoir des mots, les maux du pouvoir. Des romanciers haïtiens de l’exil. Paris / Montréal: Arcantère / PUM, 1986.
  • Rowell, Charles H. « Interview with Anthony Phelps. » Callaloo 15.2 (Spring 1992): 381-3.

Traductions:

auf Deutsch:

  • Denn wiederkehren wird Unendlichkeit. (Moins l’Infini) Trad. Thomas Dobberkau. Berlin: Aufbau Verlag, 1976.

in English:

  • « Père caraïbe », poème. Trad. Janice Thomas. The New Voice (Trinidad-Tobago) 7.14 (1979).
  • « Osiris », nouvelle. Trad. Charlotte Bruner. Poet and Critic 3.16 (1985).
  • « La bouche du Père », poème. Trad. Colette Pratt. A Shapely Fire. Ontario: Mosaic Press, 1987.
  • « Carib Father » (trad. Carrol Coates) / « Père Caraïbe »; « from Even the Sun is Naked » (trad. Gregory Hall) / « from Même le soleil est nu »; « from Black Orchid » (trad. Carrol Coates) / « from Orchidée nègre » (poésie en français avec traductions). Callaloo 15.2 (Spring 1992): 347-380.
  • « Black African Literature form American, Myth or Reality? Extrapolating from an Imaginary History, a Story of the Imagination, and an Anecdote. » Research in African Literatures 25.2 (Summer 1994): 141-150.
  • « Quand l’écriture devient fumée » / « When Writing becomes Smoke ». Trad. Eleni Sikelianos et Laird Hunt. Bomb Magazine 90 (Winter 2004/2005): 84-85.

en español:

  • Flores para los héroes. (Moins l’Infini, roman) Trad. Alcira Gonzalez Malleville. Grupo Editor de Buenos Aires, 1975.
  • La littérature négro-africaine. (Article) Trad. Lazlo Moussong. Plural (Mexico) 159 (1984).
  • Orquídea negra. Trad. Javier García Mendez. Plural (Mexico) 169 (1985).
  • Este es mi país. Mon pays que voici. (édition bilingue) Trad. Mónica Mansour. México: Joan Boldó i Climenti et Les Productions Caliban, 1987.

en italiano:

  • Immobile Viaggiatrice di Picas. Trad. Antonella Emina. Torino: La Rosa Editrice, 2000.
  • « Ne révèle pas nos mots de passe », poème. Traduction Alessandro Costantini. Nexus (Venise) 12.58 (nov.-gen. 2005): 4.

en japonais:

  • « Hier, hier encore ». Anthologie de nouvelles haïtiennes. Tokyo: Kokusho-Kankokai, 2003.

en russe et ukrainien:

  • « Le Silence éclaté ». Nouvelle poésie haïtienne. (Anthologie) Moscou, 1968.
  • Le poème de la montagne. Trad. ukrainienne. Revue Le Monde, mai 1974.
  • Moins l’infini, roman. Trad russe. Moscou: Littérature étrangère, 1975.
Sites et liens sélectionnés
Liens sur Anthony Phelps

sur « île en île » et à CUNY:

ailleurs sur le web:

  • « Ici, ailleurs, quelles frontières ? Sous le signe du double », article d’Anthony Phelps paru dans Notre Librairie 143 (janvier-mars 2001), pp. 12-13.
  • « La poésie d’Anthony Phelps », article de Saint-John Kauss (sur le site du Capès-créole).

Retour:

« île en île » - page d'accueil
index du site, recherche Océan Atlantique Antilles / Caraïbes la Méditerranée Océan Indien Océan Pacifique
Dossier Anthony Phelps préparé par Thomas C. Spear
tous droits réservés © 2001-2007
http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/phelps.html
mise en ligne : le 25 janvier 2001; mise à jour : 17 avril 2007

20 Avr

Cinquante ans après sa mort, il est partout

Camus, le nouveau philosophe

PAR GRÉGOIRE LEMÉNAGER ET BAPTISTE TOUVEREY

Cinquante ans après sa mort, l’auteur de « l’Etranger » est partout. On le lit dans le monde entier et, de Michel Onfray à Nicolas Sarkozy, on l’invoque comme une conscience morale pour le XXIe siècle. Enquête

camus7.jpg

AFP
Né en 1913 à Mondovi, en Algérie, Albert Camus publie « Le Mythe de Sisyphe » et « L’Etranger » en 1942. Suivront notamment « La Peste » (1947), « L’Homme révolté » (1951), et « La Chute » (1956). Il reçoit le prix Nobel en 1957 et meurt dans un accident de voiture le 4 janvier 1960.

Université de Duke, Caroline du Nord, 2007. Un jeune prof sorti de la Sorbonne pose une question idiote à ses étudiants : quel est le grand écrivain français du XXe siècle ? Il attend Proust ou Céline. Claudel ou Sartre à la rigueur.

La réponse est unanime : «C’est Camus, Monsieur !» Camus ? Ce philosophe pour classes terminales, avec son style IIIe République et sa morale de Croix-Rouge? Le professeur n’en revient pas. Une seule chose le rassure : ces ignares sont américains.

Mais, de retour en France, il apprend que Nicolas Sarkozy a organisé un déjeuner en l’honneur de Camus et vanté « son non-conformisme par rapport aux élites.»« Grâce à lui, j’ai la nostalgie, chaque fois que je vais en Algérie, de ne pas être né en Afrique du Nord », a-t-il déclaré dans un accès de lyrisme bizarre.

Il a en tête son projet d’Union pour la Méditerranée. N’est-ce pas aussi pour imiter son nouvel ami George W. Bush qui a dit lire «The Stranger» dans son ranch texan ? Le responsable de la guerre en Irak avait trouvé, dans ce roman, dont le héros tue un Arabe, « une lecture intéressante et rapide ». Mais voilà que Michel Onfray se réclame de «l’Homme révolté » dans « la Pensée de midi », et que le romancier algérien Yasmina Khadra le cite en exergue de « Ce que le jour doit à la nuit ». Edwy Plenel lance son site internet en invoquant le journal « Combat ». Et Alain Finkielkraut consacre un chapitre de son « Cœur intelligent » au « Premier Homme », tandis qu’André Comte-Sponville trouve « le Mythe de Sisyphe » plus essentiel que « la Critique de la raison pure ».

La popularité de Camus n’a jamais fait de doute. En 1999, « l’Etranger » se classe en tête d’un top 50 établi par 6.000 lecteurs. Mais, surtout, ce bref premier roman publié en 1942 s’impose, avec ses 6,7 millions d’exemplaires écoulés en Folio, comme le livre de poche le plus vendu en France. Mieux que « le Petit Prince », ou n’importe quel Marc Levy. « La Peste » (4 millions) le suit presque immédiatement. Et, plus loin, « la Chute » (1,7 million). « Il a toujours gardé un lectorat fidèle, chez les professeurs du second degré notamment », observe l’universitaire JeanyvesGuérin, qui vient de diriger un remarquable « Dictionnaire Albert Camus » (Bouquins, Robert Laffont). Et puis c’est un écrivain acceptable par les classiques et les modernes.» L’écrivain, sans doute, que l’on admirait jusque chez Barthes ou Robbe-Grillet ; mais le penseur ?

« Il n’est « pas très compétitif en matière conceptuelle », comme disait Ricoeur à propos de Mounier. Il est un peu court sur Hegel, Heidegger, et même Nietzsche probablement. Mais il pose certaines questions philosophiques à sa façon, et plutôt bien, comme l’a observé Jean-François Mattéi. Il est sur le versant littéraire de la philosophie; c’est pourquoi, même si Ricoeur ou Bataille ont favorablement reçu « l’Homme révolté », il a été occulté par Derrida, Foucault, Deleuze…»

La nouvelle légitimité de Camus vient de là. Qui aurait cru, pourtant, que vingt ans après la chute d’un Mur qu’il n’avait pas connu, Camus ferait figure de maître à penser dans un monde qui n’a plus grand-chose à voir avec le sien, et qui a appris à se méfier des directeurs de conscience ? On médite ses « Réflexions sur le terrorisme » sous la menace d’Al-Qaida ; on se demande entre deux tragédies chez France Télécom si le suicide n’est pas en effet « le seul problème philosophique vraiment sérieux » ; et l’on se refile « la Peste » comme un bréviaire par temps de grippe A.

Camus  le bêtisier
Jean-Paul Sartre:
«Et si votre livre [“l’Homme révolté”] témoignait simplement de votre incompétence philosophique ? S’il était fait de connaissances ramassées à la hâte et de seconde main ? […] Et si vous ne raisonniez pas très juste ? Si vos penséees étaient vagues et banales ?»

Pierre Bourdieu:
« « L’Homme révolté » n’est qu’un brevet de philosophie édifiante […] qui sied aux adolescentes hypokhâgneuses et qui assure à tout coup une réputation de belle âme.»
Lucien Rebatet (dont Camus avait obtenu la grâce à la Libération):
«Cette récompense [le prix Nobel] qui échoit le plus souvent à des septuagénaires n’est nullement prématurée. Dès son allégorie de “la Peste”, on diagnostiquait chez Camus une artériosclérose du style.»
Kléber Haedens:
«[Sa pensée] met l’illusion de la profondeur à la portée des intelligences les moins privilégiées.»
Bernard Frank:
Son «style soutenu, précautionneux»est «le style d’un timide, d’un homme du peuple qui, les gants à la main, le chapeau encore sur la tête, entre pour la première fois dans un salon. Les autres invités se détournent, ils savent à qui ils ont affaire. […] On va finir par s’apercevoir qu’il n’a jamais rien écrit.»

Il s’agit bien d’une gloire mondiale. «Sa fortune est mondiale, souligne Guérin.C’est toujours à l’étranger qu’il a trouvé ses meilleurs alliés». Et ce n’est pas seulement parce que les Cure disent s’être inspirés de «l’Etranger» pour composer leur premier tube, «Killing an Arab» (1978); ni même parce qu’on doit à un Palestinien, Edward Saïd, une des critiques les plus stimulantes de Camus: la mise à mort du seul Arabe présent dans ses romans lui apparaissait comme l’expression d’un «inconscient colonial».

De l’Espagne au Japon, il est l’un des auteurs français les plus étudiés. Son théâtre a été monté par les plus grands, Strehler, Wajda, Bergman, pendant que les Français le boudaient – la création des « Justes » parStanislas Nordey, en 2010 à la Colline, s’annonçant donc comme un événement. On le traduit partout. Trois ans après sa parution en 1994, « le Premier Homme » était disponible en trente-six langues.« Tous les écrits algériens de Camus ont alors été relus et acceptés, dit Guérin. Il est alors devenu un auteur culte en Algérie. Et tant pis s’il n’était pas pour l’indépendance. Au moins, ce n’était pas un suppôt du FLN, comme Sartre.»

Même un texte plus austère, « Réflexions sur la peine capitale », a été récemment publié dans des pays comme l’Ukraine, où l’on débattait de la peine de mort. Et la présidente de la Société des Etudes camusiennes, Agnès Spiquel, se souviendra longtemps de sa visite à Pristina, en 2007, lors d’une manifestation culturelle autour de Camus :« Pendant trois jours, toutes les radios et tous les journaux ont titré sur Camus. Il représentait une bannière pour un Kosovo ouvert, multiethnique et laïque.» Son idée d’« une terre pour deux peuples », formulée à propos de l’Algérie, trouvait un écho particulier dans un pays que se partagent depuis des siècles Serbes et Albanais.

« Une révolte mesurée »

C’est que Camus n’est pas n’importe qui en Europe de l’Est. Ses textes y circulaient en samizdat, on l’invoquait lors du printemps de Prague. « Des Tchèques, des Polonais, des dissidents russes nous parlaient de Camus,raconte Jean Daniel. Mais pourquoi ces gens le préféraient-ils au catéchisme antimarxiste de Raymond Aron? Parce que Camus avait connu la misère, agi dans la Résistance, écrit sur la violence et le mal. Enfin, ces intellectuels de l’Est étaient des révoltés qui avaient peur de la Révolution. Or la sacralisation de la violence révolutionnaire et de l’Histoire est au cœur de la réflexion de Camus. Cet homme qui pense comme Montaigne, écrit comme Pascal et vit dans le doute moderne, offre la possibilité d’une révolte mesurée.»

Pour devenir une icône, rien de tel, hélas, que d’être fauché dans la fleur de l’âge. Michael Jackson n’a guère innové de ce côté-là. Camus meurt à 47 ans, le 4 janvier 1960, dans un accident de voiture. Comme Roger Nimier, Grace Kelly, James Dean. Et ce destin brisé en fait plus qu’un grand écrivain : il y a du héros et du saint en lui ; à côté, Malraux ferait presque figure de voyou. Dans sa sacoche, un texte inachevé, « le Premier homme ». Il espérait diriger un théâtre, il était question qu’il fasse du cinéma : il en avait le physique, il se décrivait comme un mélange de Humphrey Bogart et Fernandel. Il avait vécu une passion tumultueuse avec Maria Casarès, accumulé les conquêtes, mais refusé les avances de Simone de Beauvoir – il craignait qu’elle ne soit trop bavarde au lit. Les mythologies se font aussi avec des détails. Celle de Camus est, surtout, celle d’un prix Nobel qui, parce que son père était mort à la guerre en 1914, avait été élevé par une mère analphabète, presque muette, qui gagnait sa vie en faisant des ménages. C’est à elle qu’était dédié le manuscrit inachevé : « À toi qui ne pourras jamais lire ce livre.»

Longtemps, il fut de bon ton de le considérer avec mépris. Dans « l’Homme révolté », en 1951, il franchit la ligne rouge en comparant le goulag aux camps de concentration. Hannah Arendt le félicite, considère qu’il« dépasse les autres intellectuels de la tête et des épaules », mais qui connaît Hannah Arendt ? Le gourou de référence, c’est Sartre, qui du haut de son agrégation accuse Camus d’«incompétence philosophique ». L’Algérie s’embrase. On stigmatise sa partialité, et le Nobel en 1957 n’arrange rien, malgré les félicitations de Mauriac, Martin du Gard ou Faulkner. « On l’oublie complètement tant Camus est aimé maintenant, mais sa réputation était au plus bas, rappelle son ami Roger Grenier. Il était brouillé avec les surréalistes et les « Temps modernes », méprisé par l’Université, et la guerre d’Algérie lui faisait beaucoup de mal. Même quand il disait quelque chose, on lui reprochait de ne pas prendre parti…»

Albert-Camus_Roger-Grenier_video.jpg

C’est un homme isolé, « déchiré », qui meurt en 1960. Il garde ses fidèles, comme Louis Guilloux ou René Char, mais sa pensée s’efface avec lui. Sartre peut se fendre d’un bel hommage à « son humanisme têtu, étroit et pur, austère et sensuel », le débat se joue désormais entre normaliens : Sartre ou Aron. On ne méprise plus Camus, on l’ignore. Et Jean Daniel n’a pas oublié le « ricanement » de Michel Foucault et des grands esprits qu’il avait rassemblés pour fonder « le Nouvel Observateur » en 1964, lorsqu’il citait son ami disparu.

On mesure aujourd’hui le chemin parcouru lorsqu’un disciple d’Althusser et Derrida, Souleymane Bachir Diagne, estime que Camus « mérite d’être redécouvert comme un « philosophe de notre temps »». Cité dans un récent article du magazine « Books », où il était question d’un « retour de Camus » chez les universitaires américains, ce professeur à Columbia note combien « l’effondrement des certitudes idéologiques fait que Camus n’est plus persona non grata », comme le montre le philosophe David Shermanen soulignant que l’heure est aux valeurs « éthico-politiques cosmopolites telles que le dialogue entre les cultures et les droits de l’homme.» Michel Onfray part du même constat : «Nous sommes sortis de l’ère idéologique. Aujourd’hui, l’Histoire a donné raison à Camus. Il devient ce qu’il était: un grand lucide…» C’est pour réclamer au passage une vraie gauche : « Camus a critiqué très puissamment le capitalisme, la déshumanistation de toute politique à droite comme à gauche. La justice sans la liberté, c’est la dictature ; la liberté sans la justice, c’est la loi du plus fort : il voulait la justice et la liberté, ce qui faisait de lui un libertaire…» Comme Onfray, alors ? Si l’on veut, oui. A chacun son combat, et son Camus.

« Un pionnier de l’idée européenne »

Celui d’Alain Finkielkraut invite, on s’y attendait, à plus de mesure :« C’est l’un des très rares penseurs du XXe siècle qui ait posé des limites à l’empire de l’Histoire, c’est-à-dire de l’Homme. » Le potentiel libertaire réveillé par Mai-68, qui finira par accoucher des « nouveaux philosophes », mais aussi la nécessité de trouver des références à gauche, quand on se détache du programme commun en 1983, sont passés par là :

« Il faut alors de nouvelles références aux socialistes, explique Guérin. Ils se mettent alors tous à citer Camus, avec plus ou moins de conviction. Même si Badinter et Maurois avaient vraiment de la sympathie pour lui, Mitterrand par exemple avait assez peu d’affinités avec l’auteur de « la Peste »: son machiavélisme s’accordait assez mal à l’humanisme de l’écrivain… Mais depuis, il y a bien un recours massif au Camus citoyen. Chez Ségolène Royal comme chez Dominique Voynet. Tous les courants modernistes démocratiques se sont mis à le citer. Il n’y a guère qu’au Front national, ou sans doute du côté de Chevènement, qu’on s’en est abstenu. Et tandis que le nombre de lycées et collèges Albert-Camus bat désormais des records, on trouve des kilomètres de boulevards Albert-Camus dans les villes socialistes…»

Au fond, ce qui séduit chez Camus, c’est une attitude, où l’homme et l’œuvre s’accordent, et qui permet à chacun d’y trouver quelque chose à saluer. La figure du franc-tireur est bien pratique. Mais rien ne résiste mieux aux caprices de l’Histoire qu’un humanisme vissé au corps. Celui de Camus, souligne Guérin, l’a mené à s’insurger contre les moyens utilisés à Hiroshima, à être un « pionnier de l’idée européenne », ou encore à écrire« Ni victimes ni bourreaux » dès 1946, « un grand texte sur la mondialisation, avec l’idée qu’il faut un « nouvel ordre international », puisqu' »il n’y a plus d’îles et les frontières sont vaines ». Et en effet, les frontières n’ont arrêté ni le nuage de Tchernobyl, ni H1N1, ni la crise des subprimes. Son mondialisme est un altermondialisme.»

L’auteur de « la Peste », ce « plaidoyer pour les ONG », inventeur du droit d’ingérence ? « Oui, mais attention, Camus, ce n’est pas l’humanitarisme médiatique à la Bernard-Henri Lévy. Il est à BHL ce qu’Edith Piaf est à Vanessa Paradis », martèle Guérin, qui met en garde contre toutes sortes de récupérations. « Celle de Camus par Sarkozy est idiote et scandaleuse. La politique sarkozyste est anticamusienne au possible. Camus, qui n’a jamais appelé à voter que pour Mendès-France, n’aimait pas fréquenter les hommes politiques, qu’il considérait comme « des hommes sans idéal et sans grandeur » : « Combat » ne leur a jamais donné une tribune, et lui-même refusé de déjeuner à l’Elysée avec de Gaulle.»

Certes, « il reste une vieille garde sartrienne, mais on attend surtout la grande autocritique des « Temps modernes » sur la querelle Sartre-Camus…» Bien sûr, le camp de l’indifférence existe toujours. Naturellement, il se trouve toujours un Charles Dantzig pour dénoncer dans tel texte « le triomphe de la pensée moyenne », ou trouver qu’il arrive à Camus d’être « si scolaire qu’on dirait un écrivain pour étudiants de français langue étrangère.» Mais avec la fin des idéologies, proclamée au risque d’ignorer celles qui sévissent désormais, on lui fait si volontiers jouer le rôle du philosophe pour phase terminale qu’«il est très difficile d’être anti-camusien aujourd’hui…», résume Guérin. Camus a gagné. Par K.-O., dans le chaos. La pensée « modeste » qu’il revendiquait reste un vaccin contre tous les dogmes.

Special-Camus.jpg

Grégoire Leménager et Baptiste Touverey

Entretien avec Michel Onfray : « Albert Camus est un libertaire irrécupérable »

Camus au Panthéon? « Qu’on le laisse à Lourmarin !», par Jeanyves Guérin

➦ Tout notre Dossier « Spécial Camus »

Revenir à la Une de BibliObs.com

Source : Ceci est une version légèrement étoffée de l’article paru dans « Le Nouvel Observateur » du 19 novembre 2009.


20 Avr

De Saigon à Montréal

Guerre et paix

PAR JÉRÔME GARCIN du Nouvel Observateur

Née au Vietnam, Kim Thúy est arrivée au Québec à l’âge de 10 ans. Dans « Ru », un livre qu’elle a écrit en français, elle raconte son fabuleux destin

_KIM.jpg

(c) Sylvie Biscioni
Kim Thuy

Ce livre, c’est comme un joli vase vietnamien en bambou laqué qui se serait brisé autrefois, au cours du long voyage. Kim Thúy en aurait rassemblé les morceaux épars et les aurait conservés pendant plus de trente ans. Aujourd’hui, avec un calme surprenant et un doigté d’artiste, elle reconstitue, pièce après pièce, sans trop se soucier de l’ordre originel, son enfance fracassée et sa jeunesse recomposée. Avec le temps, elle y ajoute seulement de nouvelles couleurs. Plus gaies. Dans son autobiographie faite de bribes et de bosses, une image en appelant une autre, elle refuse en effet l’apitoiement, travestit le misérabilisme, ignore la rancoeur et se moque de la chronologie. Même le malheur, elle le traite à la légère. Elle tient en effet que la politesse est par essence une vertu vietnamienne, et le prouve en dessinant un sourire sur le visage accablé du destin. « Ru » est du jamais lu.

Tout se prêtait pourtant au récit linéaire et lacrymal. Car la vie de Kim Thúy, née en 1968 pendant l’offensive du Têt, bascula dans la tragédie lorsqu’elle eut 10 ans. Jusque-là, elle avait grandi à Saigon dans l’insouciance luxueuse d’une bourgeoisie qui jouait au tennis, écoutait Sylvie Vartan et Michel Sardou, importait des dentelles de Paris et se flattait d’avoir deux chefs, l’un pour la cuisine française, l’autre pour la vietnamienne. Le décor était durassien, le rythme alangui et la vie, mondaine. La suite, on la connaît : l’invasion du Sud par le Nord et l’arrivée des communistes, qui occupèrent les maisons, terrorisèrent leurs habitants et poussèrent la famille de Kim Thúy à se jeter à l’eau, dans le golfe de Siam, avec des milliers d’autres boat people. Le père cacha des diamants dans un bracelet de prothèse dentaire et il dissimula dans sa poche des pilules de cyanure, qu’il aurait données aux siens s’ils avaient été capturés, afin de les endormir « comme la Belle au bois dormant ».

La blancheur de la neige

Après, ce fut un camp de réfugiés en Malaisie, un immense cloaque, un dépotoir humain ravagé par la dysenterie et envahi par une armée de vers blancs jaillis de la fosse septique. Et puis, enfin, Montréal. La petite Vietnamienne angulaire et osseuse découvrit alors la blancheur de la neige, l’usage de la fourchette, un riz qui n’était plus collant, les courbes opulentes des Québécoises et leur générosité à l’égard des immigrants. Elle vit aussi sa mère, qui était la fille d’un préfet à Saigon, devenir soudain femme de ménage et puis ouvrière dans leur nouvelle patrie, où le temps et la hiérarchie étaient bouleversés.

Kim Thúy a longtemps repoussé le désir de rassembler ses souvenirs.C’est qu’elle était d’abord pressée de vivre et de s’intégrer. Elle a été couturière, interprète, avocate, restauratrice, chroniqueuse culinaire à la radio. Elle a aimé, sur son corps, les mains « habillées de joncs» des hommes mariés. Elle a épousé un Québécois, elle a élevé deux fils à la peau blanche, Pascal et Henri. De ce dernier, qui est autiste, elle dit avec pudeur :« Il ne comprendra jamais pourquoi j’ai pleuré quand il m’a souri pour la première fois. » Elle a aussi beaucoup lu : Duras, Barthes, Kundera (pour, dit-elle, « comprendre le communisme »), Tim O’Brien, les poètes vietnamiens et « le plus inspirant de tous les livres » : le Code de Procédure civile de la Belle Province. Enfin, elle a pris le temps de retourner au Vietnam, avec son fils aîné, dans le seul but qu’il « tombe amoureux de ce pays ».

Une aptitude au bonheur

Aujourd’hui, elle écrit dans un français universel qui emprunte à la fois à ses origines, à sa nouvelle nationalité et à ses lectures de chevet. Un français enrichi de tout ce que, à 40 ans, elle a déjà vécu. Sous sa plume si délicate qu’on dirait un pinceau pour calligraphier, les images, les parfums, les sensations, les idées se mêlent et parfois se confondent. La détresse et l’espérance, les cicatrices et les baisers, l’exil et le royaume, le passé et le présent, l’ancien et le nouveau monde, Saigon et Montréal, le thé à la fleur de lotus et le sirop d’érable, le ru français (le torrent de larmes) et le ru vietnamien (la berceuse). Elle croit même que « la guerre et la paix sont des amies ». De sa fuite éperdue sur une embarcation de fortune, elle conclut avec sagesse et gratitude : « Depuis, nous avons appris à voyager très léger. »

Pas trace, chez elle, de colère et encore moins de morale. Pas non plus de rancune, qui est la vanité des déchus. Au contraire, une étonnante faculté d’adaptation, un persistant goût de l’émerveillement et une saisissante aptitude au bonheur, qu’elle a hérités de son père : « Il savoure chaque moment de son présent comme s’il était toujours le meilleur et le seul, sans le comparer, sans le mesurer. » Kim Thúy ne compte pas, elle donne. Plaisir d’offrir, joie de recevoir.

J.G.

« Ru »
par Kim Thúy
Liana Levi, 144 p., 14 euros


20 Avr

D’avocate à romancière : le surprenant parcours d’une diplômée

Imprimer

Kim Thuy Ly, une diplômée de l’UdeM

Kim Thuy Ly, une diplômée de l’Université de Montréal en droit (1993) et linguistique et traduction (1990), s’est réinventée plusieurs fois depuis qu’elle a fui son Vietnam natal. Tour à tour, dès son arrivée au Québec en 1978 à l’âge de 10 ans, elle été employée agricole, couturière et caissière pendant ses études pour ensuite devenir traductrice, interprète, avocate, restauratrice, chroniqueuse culinaire et, dernièrement, romancière.

On peut en apprendre davantage sur son parcours remarquable dans son premier livre – l’autobiographie Ru (Libre Expression) – dont le titre signifie «petit ruisseau» en français et «berceuse» en vietnamien. À sa sortie, Ru a fait un tabac au Québec et en France et le livre sera bientôt traduit pour différents publics en Italie, en Suède, en Allemagne et en Espagne.

« La plume de Kim Thuy est empreinte d’une poésie qui transporte, sourit, apaise. Un premier roman d’une grande puissance évocatrice, souligne le quotidien français, Le Figaro. Se dégage de ce premier roman un sentiment d’une rare félicité. »

Née à Saïgon en 1968, Kim Thuy a quitté son pays natal avec ses parents et ses deux frères pour fuir la répression du régime du Têt. L’impossible aventure a débuté dans la dégoutante cale d’un bateau de pêche, suivi d’un douloureux passage dans un camp de réfugiés en Malaisie pour se terminer au Québec, où la famille a dû s’adapter à un mode de vie complètement nouveau. Les moments les plus mémorables de cette péripétie sont tissés de façon poétique dans Ru et ressemblent à d’inspirantes cartes postales.

Le quotidien La Presse décrit le succès de Ru comme un « conte de fées » pour Kim Thuy : « Qu’elle gagne autant de cœurs en écrivant dans sa langue seconde n’est pas étonnant. “Je suis une enfant de la loi 101, francophile, francophone dans l’âme, explique-t-elle. Je parle vietnamien, bien sûr, mais c’est un vietnamien d’enfant, de cuisine. Ma langue, celle dans laquelle je suis capable de réfléchir, de ressentir les choses, c’est le français.” »

L’auteure Kim Thuy se dit reconnaissante envers son alma mater pour la réussite qu’elle connaît. « Les six années d’éducation que j’ai reçues à l’Université de Montréal m’ont préparée, non pas seulement à devenir traductrice ou avocate, mais une adulte à part entière. J’y ai appris la beauté des connaissances, le plaisir de l’effort et le désir de l’excellence. En bref, l’Université de Montréal m’a donné les outils nécessaires pour apprécier les couleurs de mon quotidien et, surtout, les nuances qui s’y cachent. »

Les deux frères de Kim Thuy sont également des diplômés de l’Université de Montréal : Nhon Ly en mathématiques (1993 et 1997) et Tin Ly en médecine dentaire (1995).